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Liberté d'expression

publié le 30/03/2007

 

Soirée de soutien pour défendre la liberté d'expression - 16 novembre 2006

liberté d'expression 1De nombreux intellectuels ont participé à la soirée de soutien au philosophe Robert Redeker, organisée par la LICRA le 16 novembre dernier, à la Maison du Barreau à Paris. Ils sont venus rappeler que la liberté d’expression est un droit fondamental, de plus en plus souvent menacé en France. Le 19 septembre dernier, il publiait une tribune – controversée – dans le quotidien Le Figaro. Depuis, Robert Redeker vit caché, sous protection policière permanente, dans la région de Toulouse, suite aux menaces de mort qui lui ont été adressées.

Ce professeur de philosophie, membre du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes, était pourtant un habitué de ce genre de publication.

Mais cette fois, son texte a provoqué la colère de certains responsables religieux, car il mettait en cause la violence intrinsèque de l’Islam en pointant les extraits du Coran qui y font directement appel. Une lecture contestable et contestée de la religion musulmane, qui a suscité une réaction immédiate : une fatwa a été prononcée à l’encontre de Robert Redeker.
 

Parallèlement, des menaces directes et explicites ont été diffusées sur Internet, et ont été jugées suffisamment inquiétantes par les autorités pour que Robert Redeker déménage (ainsi que toute sa famille) et pour qu’il arrête d’enseigner dans son lycée. Reclus et mis au ban pour s’être exprimé, Robert Redeker n’avait pas imaginé un tel scénario au moment où il adressait son texte au Figaro. Un texte contestable, des critiques légitimes, certes, mais Robert Redeker doit-il payer aussi cher pour avoir exposé un avis politiquement incorrect ? Pour tous ceux qui étaient présents à la Maison du Barreau le 16 novembre dernier, la réponse est non.

Pas de circonstances atténuantes pour les extrémistes, et pas d’entrave à la liberté d’expression : voilà pourquoi ils s’étaient tous mobilisés.

L’initiative est venue de la LICRA, qui a souhaité apporter son soutien et manifester sa solidarité au philosophe Robert Redeker. Après une première soirée de mobilisation à Toulouse le mercredi 15 novembre, c’est à Paris que s’est poursuivie l’action. Une vingtaine d’intervenants étaient donc invités le jeudi 16 novembre, pour prendre la parole, cinq minutes chacun, et donner leur avis à propos de l’affaire Redeker.

En chef d'orchestre de la soirée, Alain Seksig, inspecteur général de l’Éducation Nationale et instigateur en 2002 du Comité National de réflexion et de propositions sur la laïcité à l’école. Il commence par lire les textes des personnalités absentes, avant de laisser les uns et les autres s'exprimer.

Sur la scène de la Maison du Barreau, c’est donc Laure Adler qui ouvre le bal, en précisant qu’elle n’est pas d’accord sur le fond avec le philosophe. « Je ne souscris pas aux propos de Robert Redeker, mais je suis complètement avec vous et avec Robert Redeker pour la liberté d’expression. Cette idée de sacrilège m’horrifie. Nous devons tous, en tant que Républicains, défendre cette liberté d’expression et défendre des idées, si controversées soient-elles. »

Blandine Kriegel, présidente du Haut Conseil à l’Intégration, met en cause l’impossibilité de discuter : « C’est par le dialogue, par la rectification, par l’errance qu’on arrivera à la vérité. ».

Alain Finkielkraut dénonce, lui, un « soutien du bout des lèvres » à Robert Redeker. « On l’a défendu avec les pincettes du dégoût. Pour ne pas jeter de l’huile sur le feu, on a jeté à pleines poignées le discrédit sur le fauteur de troubles. » Entrecoupé par les applaudissements d’une salle comble, il poursuit : « On a réagi à cette provocation en disant « oui, mais ». Aujourd'hui, il faut libérer le oui du mais, car il n'y a pas de mais qui tienne. »

Au tour de Chahla Chafiq, romancière iranienne exilée, qui rappelle que démocratie et liberté ont un rapport dialectique, et que la libre expression est de plus en plus souvent jugée blasphématoire par les intégristes musulmans : « Il n'y a pas de ligne rouge pour le fascisme vert mais seulement le bandeau noir », lance-t-elle à la salle pour conclure son intervention.

Après ce premier tour de parole, de nouveaux intervenants prennent place et Claude Lanzmann reprend : « Je suis là pour défendre Robert Redeker corps et âme, de façon inconditionnelle ». Son discours résonne d'un écho particulier, sachant que les deux hommes sont amis et travaillent ensemble à la revue Les Temps Modernes. « Ceux qui disent de Robert Redeker que c'est un con, c'est la version la plus dure du politiquement correct », ajoute-t-il.

Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, souhaite pour sa part rappeler la position particulière des journalistes dont le travail est remis en question à chaque fois qu'on leur demande d'être « responsables » dans la diffusion de l'information. Son journal avait été le premier à publier les caricatures de Mahomet l’an dernier, et le seul à les publier intégralement. Aujourd’hui, il se mobilise à nouveau, mais cette fois c’est en soutien à Robert Redeker. « À chaque fois que nous reculons, là où nous pouvons faire circuler l’information, nous n’avons pas l’estime de ceux qui nous font reculer, car ils piétinent nos propres valeurs ».

Après lui, Martine Storti, Inspectrice Générale de l’Education Nationale, met en parallèle l’affaire Redeker et le rapport Obin sur la laïcité à l’école. La conclusion est la même, selon elle : « La réponse institutionnelle à ces questions est bien trop faible ».

Anny Sayan-Rosenmann, professeur de philosophie à Paris VII s’adresse ensuite à ses « camarades musulmans ». « Je dois leur dire que je sais par expérience à quel point il est difficile, quand on appartient à une minorité, de prendre des positions qui seraient en contradiction avec le reste du groupe. Cette difficulté vient de la crainte de la coupure ; il y a une intimation à prendre position au nom de ce groupe, auquel on est amalgamé, qu’on le veuille ou non. »

Nouveau roulement sur la scène, Dominique Sopo, le président de SOS Racisme, monte à son tour à la tribune. « On nous dit que le contexte a changé depuis l’affaire Salman Rushdie, qu’on ne peut plus dire certaines choses. Au contraire, il faut être très ferme pour défendre nos principes dans le contexte actuel. Lorsque la France, modèle de démocratie, semble vaciller, c’est un exemple terrible pour les autres pays qui nous regardent, car pour eux, c’est une lumière qui s’éteint. »

S’en suit l’une des interventions les plus fortes de la soirée, celle de Liliane Kandel, professeur à Paris VII et amie de Robert Redeker, qui tient entre ses mains une lettre écrite par ce dernier, dont elle entame la lecture à voix haute : « L’organisation de ce meeting m’émeut profondément (…) quelque chose s’est construit au cours de ces derniers mois. Nous sommes là, contre la banalisation de ces violences. (…) Cette mobilisation est l’affirmation haute et forte de l’attachement du peuple français à la liberté d’expression. Que je sois le dernier à qui une pareille mésaventure arrive. Je remercie infiniment chacun dans la salle ou à la tribune ainsi que ceux qui n’ont pas pu venir pour cette magnifique mobilisation. »

Applaudissements dans la salle, l’émotion est palpable.

Patrick Kessel, ancien grand maître du Grand Orient de France et président du comité Laïcité République enchaîne : « J’ai parfois honte de voir des hommes et des femmes de gauche qui ont eu le regard de Chimène pour les intégristes plutôt que pour ceux qui en sont les victimes. Nous sommes en train, petit à petit, de remettre en cause les fondements universels de la République, nous abandonnons la philosophie des Lumières. (…) Je ne supporte plus le climat de culpabilité et de repentance. Je souhaite que le débat prenne un peu plus d’ampleur, que nous défendions, les uns et les autres, la laïcité, sinon ce sera la guerre des communautés. »

Hélène Roudier De Lara
, professeur de philosophie dans un lycée parisien, prend à son tour la parole : « Plus encore que d’une fracture sociale, il me semble qu’il faudrait parler de cassure morale. En tant que professeur, il est impératif de faire front, de ne rien céder à nos peurs munichoises. » La veille, elle avait écrit dans Le Figaro un article appelant à soutenir Robert Redeker.

Jean-Claude Sommaire, ancien secrétaire général du Haut Conseil à l’Intégration, regrette, lui, l’absence de discussion autour des communautarismes et de l’« islamisation des banlieues ». « Il y a des questions importantes, mais il faudrait développer l’éthique de la discussion qui fait un peu défaut aujourd’hui, ne pas s’enfermer dans des constats que l’on peine à mettre en évidence. »

Après lui, Jean-Philippe Moinet, l’actuel secrétaire général du Haut Conseil à l’Intégration et le président de l’Observatoire des extrémismes, pointe l’importation en France de tabous venus d’ailleurs. « On observe un curieux phénomène d’importation des pensées impossibles à écrire, à dessiner, et l’importation de méthodes d’intimidation qu’on croyait d’un autre âge. Sans dramatiser, il faut mettre en alerte, remettre en éveil des consciences endormies. Dans l’affaire Redeker comme dans l’épisode des caricatures, ce qui frappe c’est cette forme d’embarras qui aboutit à une situation de fait, où la menace de mort est acceptée dans notre espace démocratique. »

Caroline Fourest
, essayiste et journaliste, constate que l’on vit « dans un climat d’affaire Rushdie permanente. » Pour elle, la communauté musulmane de France est prise en otage entre le radicalisme des intégristes et la répression policière, situation qui s’est aggravée depuis la crise des banlieues en 2005. « Si construire des mosquées à la place des terrains de foot dans les quartiers difficiles c’est la solution aux problèmes, on se prépare des lendemains très douloureux », insiste-t-elle. A force de prôner la tolérance et l'anti-racisme, nombreux sont ceux qui ne critiquent plus les dérives telles que les menaces de mort dont a été victime Robert Redeker.

C'est cet esprit qu'il faut combattre, selon Caroline Fourest : « Il n’y a rien de plus difficile que les doubles combats. Aujourd’hui nous devons à la fois lutter contre tous les intégrismes et contre tous les pseudos antiracismes. »

Le dernier tour de table est engagé, Alain David, professeur de philosophie à Dijon, souligne que l'« islamophobie » et la « judéophobie » n'ont pas la même histoire : l'antisémitisme a un long passé dans les pays occidentaux, que de nombreuses personnes oublient en procédant à certains raccourcis : « Pourquoi des gens si intelligents, si cultivés produisent des arguments aussi faibles ? »

Florence Taubmann, pasteur de l'Église réformée de France, elle aussi observe une « démission de la liberté de pensée par préférence pour la tolérance ». Mais elle rappelle que critiquer une religion c'est s'y intéresser, avant de conclure : « Dieu est dangereux. Parce que la question de Dieu touche à nos identités profondes, à nos mémoires, à nos cultures. C'est aussi la question de la vérité. Dieu est dangereux donc surtout ne le laissons pas aux mains des extrémistes. »

Jacques Tarnero, à qui revient le mot de la fin, s'est inspiré d'une phrase célèbre pour écrire un texte que nous publions dans ces pages. Il conclut par ces mots : « Il faut cesser de clamer « plus jamais ça » car « ça » est en marche et on ne pourra pas dire qu'on ne l'avait pas vu venir ! » Ses mots, puissants, déclenchent une autre vague d'applaudissements. Mais la soirée touche à sa fin, tous les intervenants ont pris la parole, les uns après les autres, pour exprimer leur solidarité envers Robert Redeker et leur inquiétude face à une France qu'ils ne reconnaissent plus.

Christian Charrière-Bournazel, Avocat à la Cour, monte à la tribune pour les remercier et clore la soirée. En guise de conclusion, quelques paroles, brèves, et un dernier rappel : « Ce n'est pas la liberté qui nous garde, c'est nous qui gardons la liberté. »

Discours de Patrick Gaubert

« Mesdames, Messieurs,

Tout d’abord merci d’être si nombreux à avoir répondu à l’invitation de la LICRA. Le thème de ce soir est d’une importance capitale pour l’avenir de nos sociétés démocratiques.

La Liberté est un combat de tous les jours et sa défense ne peut souffrir aucune réserve.

Nous devons regarder vers ceux qui dans l’histoire se sont battus, sont morts pour que nous puissions jouir de ce droit dont sont privés beaucoup de peuples dans le monde.

Doit-on rappeler ici l’inquisition de sinistre mémoire qui condamnait au bûcher tous ceux qui osaient avoir une lecture critique du Dogme ?

Notre passé fait de sang et de larmes face aux dogmes religieux et aux idéologies meurtrières de toutes natures nous fait obligation de nous insurger contre le retour de l’obscurantisme religieux.

Nous sommes réunis ce soir car, d’accord ou pas avec Robert Redeker, on ne peut accepter que sa liberté, sa vie soient menacées, car il s’agit là de notre liberté à tous.

Les Républicains que nous sommes doivent réaffirmer que la liberté d’expression est le fondement de notre République que nous combattrons sans relâche les menaces de ceux qui veulent nous faire régresser de plusieurs siècles.

Il est temps en effet, depuis 1989 les atteintes répétées aux principes républicains, à la laïcité, crispent notre société mise à mal par les replis communautaristes.

Au pays de Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Hugo, le temps n’est plus à l’indulgence, voire l’indifférence coupable.

Face au regain intégriste religieux d’où qu’il vienne, le temps est à la solidarité, la fermeté.

Nous qui militons pour la tolérance, nous ne devons plus tolérer l’intolérable car notre richesse c’est la diversité de nos opinions, j’espère que c’est ce qui ressortira de notre réunion de ce soir.

Bonne soirée à tous. »

Intervention d'Alain David

"Dans sa livraison de novembre la revue Esprit publie, sous la plume d’Olivier Roy, un article concernant Robert Redeker. Cet article engage-t-il Esprit ? Quoi qu’il en soit, par son prestigieux lieu d’édition, par la personnalité de son auteur, il ne saurait être sous-estimé. Il est symptomatique de quelque chose en France dont il est important de prendre la mesure, et si j’ose dire, qu’il faut affronter.

Olivier Roy énonce plusieurs thèses, enchevêtrées, que je résume ici en 8 points :

  1. Ce n’est pas l’Islam qui menace la vie de Redeker
  2. Celui qui menace Redeker, c’est n’importe quel individu, sur la toile, dont les élucubrations ressemblent aux rodomontades du marquis de Villiers
  3. A défendre Redeker contre l’Islam, on ne fait que conforter l’image déformée qu’on a soi-même de l’Islam
  4. Au-delà de Redeker, et de façon plus essentielle c’est du sort de la liberté d’expression qu’il s’agit
  5. Celle-ci est en effet instrumentalisée par ceux qui prétendent la défendre, réclamant le droit au blasphème quand ça les arrange, le contestant par tribunaux interposés sinon
  6. La judiciarisation de la mémoire, et non les actions de quelques fanatiques, est le vrai danger qui guette la liberté d’expression
  7. Redeker s’est placé dans une position symétrique à celle de Dieudonné, celle du racisme
  8. Oui il faut défendre Redeker au nom de la liberté d’expression qui inclut le droit à la bêtise, mais ce droit n’est pas un devoir.

Je voudrais affirmer ce soir devant vous – en ma qualité de philosophe, de militant, de citoyen et d’homme – d’homme et de citoyen – comme l’ami de Redeker que j’ai été et dont je me plais à me souvenir ce soir qu’il m’a dédié un livre – que  chacune de ces thèses est fausse – je veux dire par là d’abord que chacune blesse profondément ce que je crois être, les unes et les autres des identités que je viens de décliner : car enfin les individus qui menacent Redeker ne sont peut-être pas l’Islam, mais c’est bien au nom de l’Islam qu’ils le menacent, il suffit de lire leur prose pour être édifié.

Ces menaces ne seraient-elles, comme le prétend Olivier Roy, que des rodomontades de personnalités isolées ? A nouveau, rien ne permet de le dire ; et quand bien même, il faut se souvenir que les attentats de Londres n’ont été commandités par personne, non plus que le meurtre de Théo van Gogh. Si demain Redeker est assassiné, je souhaite à Olivier Roy de garder cette même équanimité qui lui permet d’affirmer que tout cela ne fait pas problème et n’est en fin de compte qu’une affaire de police.

Enfin je voudrais surtout insister sur un autre argument, qui représente à mes yeux le comble de la confusion : car il s’agit bien de confusion – à moins qu’on ne cherche sciemment à égarer les esprits – que de mettre côte à côte d’une part la menace contre Redeker, ou la menace contre la représentation en Allemagne d’Idoménée, et, d’autre part, les procès menés contre Bernard Lewis, contre Edgar Morin, contre Petré-Grenouilleau. Les procès à mon sens ne menacent pas la liberté d’expression, ils la garantissent, tout au contraire : imaginons seulement que ses adversaires, au lieu de décréter sa mort, aient fait un procès à Redeker ! On serait revenu à l’humanité.

Militant de la LICRA je peux éventuellement juger inopportunes les poursuites engagées contre tel ou tel (par ex contre les trois personnages cités) mais je ne trouve pas choquant qu’au moment où quelqu’un, qui que ce soit, a le sentiment d’être blessé dans sa mémoire ou dans son identité, il puisse se tourner vers le juge pour lui demander de vérifier le droit ; je trouve inquiétant en revanche qu’un intellectuel s’offusque du recours au droit, qu’il y voie même un danger, au même titre que les menaces criminelles contre la liberté d’expression. Et puis – la flèche du Parthe – Redeker serait raciste.

Je voudrais répondre d’abord, comme n’importe qui le ferait dans un tel cas, en apportant ici, avant même de donner des raisons, ma caution personnelle : Redeker raciste, je le jure, c’est absurde, c’est odieux ; en apportant en outre la caution de tous ceux qui l’ont connu, qui le connaissent, qui témoignent par leur vie-même de l’impossibilité de l’allégation : par exemple tous ses amis des Temps modernes ; en apportant  encore, dans ce registre du témoignage, le souvenir d’une lettre de Deguy, où au Collège international de philosophie, dans des circonstances semblables (mais infiniment moins dramatiques) ce dernier nous avait réunis dans une même déclaration chaleureuse d’amitié.

Cependant il s’agit aussi, de plus, d’argumenter : au-delà de l’intime conviction jusqu’à quel point peut-on reprendre l’argument d’Olivier Roy ? Je dirai simplement que remplacer le mot « musulman » par le mot « juif » pour mettre en exergue le mot de racisme est un bien mauvais argument, un argument qui en dit sans doute d’abord trop long sur quiconque se risque à l’avancer, car « musulman » n’a pas joué dans l’histoire contemporaine un rôle comparable à celui du « signifiant juif » - ou pour le dire dans les avant-derniers termes à la mode, judéophobie est peut-être devenu le symétrique d’islamophobie, mais l’antisémitisme – l’antisémitisme -  qui a une longue et terrible histoire, et qui affecte directement, dans sa complexité l’identité occidentale, n’est pas une espèce particulière d’un genre qui serait le racisme.

Lorsque Redeker s’en prend à l’Islam il vise la violence de ceux qui aujourd’hui se réclament de l’Islam pour mener leur guerre, et qui ont pour ennemis à anéantir « les Juifs et les Croisés » -  tout cela dans les termes d’un antisémitisme qui a pignon sur rue dans la plupart des pays musulmans. Je ne cherche pas ici à discuter le fond de l’article de Redeker, je dis qu’il n’essentialise personne, que ce n’est pas une entité ethnique, « vraie ou supposée » (comme le dit cette loi de 1972 qu’Olivier Roy, selon sa logique, pourrait récuser) que Redeker met en cause, mais une idéologie, accompagnée de pratiques.

Voilà. Je me suis senti, je l’ai dit, blessé par ce qui arrive de la sorte, en France aujourd’hui, et j’ai voulu contester les arguments blessants, ce qui en l’occurrence n’était pas très difficile. Je terminerai sur une question, qui me semble-t-il, derrière tout cela, doit nous donner à réfléchir : pourquoi, comment se fait-il, que des gens si intelligents, si cultivés, produisent, lorsqu’il s’agit d’une affaire comme celle qui nous réunit ce soir, des raisons aussi faibles ?"

Interview de Jacques Tarnero

Pourquoi être venu à cette soirée ?
C'est une position de principe : je suis le citoyen d'un pays démocratique.
Or, la démocratie se trouve brutalement menacée dans cette affaire, d'une manière archaïque, impensable dans la culture française d'aujourd'hui. Et puis, bien sûr j'ai souhaité exprimer ma solidarité envers Robert Redeker, qui est un ami.

Pour moi, être là ce soir, c'est le minimum du minimum et je suis très surpris que certains aient fait la fine bouche. Ce qui est dramatique, c'est que l'on s'habitue à la restriction de notre espace de liberté, à cause de mœurs venues d'ailleurs. De nouveaux sujets tabous voient le jour et l'ombre des talibans plane sur notre pays.

Etes-vous d'accord avec le fond du papier de Robert Redeker ?
Je pense que Robert Redeker a avant tout été maladroit dans ses propos, car on peut faire tout dire aux textes sacrés. Il en est ainsi pour le Coran, mais également pour l'Ancien et le Nouveau Testament. Je pense que le problème ne vient pas de l'exégèse qu'on fait du texte sacré mais plutôt de ceux qui parlent en son nom, et surtout des crimes qui ont été commis en son nom. Au nom de l'Islam, des crimes tels que le 11 septembre ont été commis, et c'est ça que je condamne. Mais Robert Redeker a été maladroit, car beaucoup de personnes musulmanes se sont senties visées dans leurs origines culturelles, et se sont senties attaquées pour ce qu'elles étaient. L'effet pervers, c'est que ce texte a solidarisé des libres penseurs avec des fanatiques, en essentialisant l'Islam. L'important pour moi est surtout de ne pas rejeter ces libres penseurs et de ne pas faire d'amalgames.

Comment voyez-vous l'avenir ?
Je suis très inquiet pour l'instant. Les voix dissidentes devront s'élever au sein du monde musulman, c'est de là que viendra le changement. En France, la situation est mitigée. D'un côté, la cohabitation interculturelle peut faire naître un mouvement inspiré de l'esprit de réforme ; peut-être que l'Islam réformé naîtra en Europe. D'un autre côté, cet élan tarde à venir, et on n'entend pas beaucoup les impertinents, les dissidents. Tout un chemin doit être fait par eux, et on doit les protéger.

Mon espoir se situe du côté des femmes musulmanes, car les préjugés dont elles sont victimes sont nés du patriarcat, qui est lui-même né de l'Histoire et non du Coran, à qui l'on peut faire tout dire. Je crois beaucoup en l'action des jeunes filles musulmanes pour faire bouger les choses en France.
 

Texte de Jacques Tarnero

« C’est parce que le moment présent évoque une autre période de confusion des esprits que je me suis inspiré d’une ancienne lecture…

Quand les talibans ont détruit les bouddha de Bamyan en Afghanistan, je n’ai pas protesté,
Je ne suis pas afghan,

Quand les talibans ont interdit les cerfs volants en Afghanistan, je n’ai pas protesté parce que je n’aime pas les cerfs volants,

Quand d’autres islamistes ont mis une bombe à Bali contre la seule île bouddhiste en Indonésie, je n’ai pas bronché, je ne suis pas bouddhiste,

Quand les GIA ont assassiné des journalistes en Algérie, je n’ai pas bronché, je ne suis ni journaliste ni algérien,

Quand d’autres islamistes ont égorgé des centaines de paysans algériens, je n’ai pas bronché, je ne suis pas paysan et toujours pas algérien,

Quand des islamistes ont décapité Daniel Pearl, journaliste juif américain, je n’ai pas bronché, je ne suis ni juif ni journaliste ni américain,

Quand Ben Laden a attaqué le World Trade Center, à New York, je n’ai rien dit car je ne suis pas capitaliste et antilibéral, comme on aime être en France,

Quand des islamistes ont assassiné un cinéaste Théo Van Gogh, je n’ai pas bronché parce que je n’aime pas les documentaires,

Quand les islamistes ont menacé des caricaturistes au Danemark, je n’ai pas protesté parce que je n’aime pas le dessin,

Quand les islamistes ont menacé un opéra de Mozart à Berlin, je n’ai pas protesté, car je n’aime pas l’opéra,

Quand le Pape a fait des commentaires sur l’islam qui n’ont pas plu aux islamistes, je n’ai rien dit car je ne vais pas à la messe,

Quand des islamistes ont assassiné une religieuse en Somalie et brûlé quelques églises j’ai pensé que ça ne se serait jamais produit si le Pape ne les avait pas provoqués,

Quand une jeune fille a été lapidée parce qu’elle mangeait pendant ramadan, je n’ai rien dit parce que je fais moi-même un régime,

Quand un professeur de philosophie a été menacé de mort pour avoir dit des choses désobligeantes sur Mahomet, j’ai protesté… mais contre ce professeur… il avait exagéré, tout de même. Il faut bien le dire

Quand des islamistes ont été invités au Forum Social Européen, à Paris puis à Londres, j’ai trouvé ça très bien, car je suis très ouvert sur le social et sur l’Europe,

Quand le président iranien dit que la Shoah n’a pas existé, je n’ai pas protesté parce que je n’aime pas les idées reçues ni les vérités officielles,

Quand une jeune fille a été brûlée vive en banlieue pour avoir enfreint un code d’honneur, je n’ai pas bronché, car j’ai un grand sens de l’honneur et du respect des différences culturelles,

Quand les islamistes auront assassiné tous les juifs, toutes les femmes, toutes les jeunes filles, tous les journalistes, tous les bouddhistes, tous les Américains, tous les Israéliens, tous les philosophes, tous les cinéastes, tous les dessinateurs et tous ceux qui ne sont pas islamistes, je crois que je ne bougerai pas parce que je ne vois pas pourquoi je bougerai

D’ailleurs quand Hitler avait envahi la Tchécoslovaquie, en Europe on n’a pas beaucoup bougé

L’histoire en fait se répète, sauf que la seconde fois c’est pire que la première
Surtout quand on y ajoute la bombe atomique.

Alors je crois qu’il faut en finir avec ces incantations aussi vertueuses que vaines du « plus jamais ça »

Car « ça » est en marche, « ça » est en vue
Et on ne pourra pas dire qu’on ne l’a pas vu venir… »

 

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